Société | Adaptogènes au menu

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Elles sont utilisées depuis des siècles dans les médecines traditionnelles et font un retour en force, propulsées par l’appétit des consommateurs pour les produits offrant des bénéfices pour la santé. Les plantes « adaptogènes » aideraient l’organisme à mieux répondre au stress et à retrouver son équilibre. Qu’en est-il vraiment ? Notre journaliste fait le point.

Publié à 13h00

Iris Gagnon-Paradis

Iris Gagnon-Paradis
La Presse


PHOTO AJAYKAMPANI, ARCHIVES GETTY IMAGES

Basilic sacré

Des plantes tendance

On trouve désormais sur le marché des plantes adaptogènes dans des boissons, des poudres et autres gélules, portant la promesse d’aider à mieux gérer, voire de diminuer les effets néfastes du stress. Même Whole Foods Market les a incluses dans son top 10 des tendances alimentaires pour 2021. Et ce n’est vraisemblablement que le début.


PHOTO TIRÉE DU SITE WEB DE BLUME

Le nouveau beurre de noix aux superaliments de Blume contient des champignons adaptogènes.

« Adapto-what ? », lance l’entreprise canadienne Blume avant de présenter son nouveau beurre de noix « Superfood », une « combinaison de noix, avoine et champignons adaptogènes : la tartinade la plus polyvalente de votre frigo ! ». À l’intérieur, des extraits de champignons crinière de lion — pour la concentration —, du reishi — pour combattre le stress — et du chaga — riche en antioxydants.

De son côté, Moon Juice, une entreprise californienne qui a fait son entrée sur le marché canadien l’an dernier par la grande porte — chez Sephora —, se présente comme « la référence mondiale du bien-être » en exploitant « la puissance des plantes et de la science qui visent à transformer le corps et l’esprit avec la beauté adaptogène ».


PHOTO TIRÉE DU SITE WEB DE MOON JUICE

Moon Juice offre une sélection de poudres à base de plantes adaptogènes.

Dans sa large gamme de produits, au croisement de la beauté et des suppléments alimentaires : « Dream Dust » (pour le sommeil), « Power Dust » (pour l’énergie), « Brain Dust » (pour la concentration), des mélanges de poudres à base de plantes adaptogènes, à ajouter à ses smoothies ou à ses boissons.

Plus que jamais préoccupés par leur santé et leur bien-être, particulièrement depuis la pandémie, de nombreux consommateurs sont à la recherche d’aliments offrant des bénéfices pour la santé et qui aident à renforcer le système immunitaire. Pas étonnant que les plantes adaptogènes soulèvent l’intérêt des entreprises.

Au Québec aussi

La tendance s’installe au Québec, avec deux entreprises d’ici, connues pour leurs kombuchas, qui viennent de lancer à quelques mois d’intervalle des boissons adaptogènes pétillantes : Rise avec Rise Botanicals et Gutsy avec Adapt2.


PHOTO DOMINICK GRAVEL, LA PRESSE

Rise Botanicals, les nouvelles boissons pétillantes à base de plantes adaptogènes de Rise

Chez Rise, l’idée de créer de nouvelles boissons avec des plantes adaptogènes a germé assez « naturellement », raconte Axel Kalbarczyk, président. « Avec nos kombuchas, on a voulu démocratiser une boisson ancienne, la mettre au goût du jour. Les adaptogènes aussi font partie de certaines médecines traditionnelles, mais en Occident, quelque part, on a perdu ces traditions. Ça nous parlait. »

Les adaptogènes répondent à un besoin de bien-être, de gestion du stress. Avec la pandémie, les niveaux de stress ont augmenté de façon incroyable.

Axel Kalbarczyk, président de Rise

Lancée en janvier dernier, la gamme Rise Botanicals propose quatre parfums de boissons pétillantes : Renew, Focus, Boost et Relax. Chaque produit contient des infusions de plantes et de champignons adaptogènes comme l’ashwagandha, le basilic sacré et le reishi, combinés à d’autres ingrédients tels que le gingembre, la sauge, la lavande ou les fèves de cacao.


PHOTO DOMINICK GRAVEL, LA PRESSE

Axel Kalbarczyk, président de Rise, en compagnie de Kelly Gallego, directrice produit et recherche et développement

« Les adaptogènes aident le corps à s’adapter au stress et à retrouver l’équilibre, en agissant sur les mécanismes du stress oxydatif. Pour créer nos boissons, on a travaillé avec des plantes adaptogènes reconnues, et on a ajouté différents ingrédients pour arriver à un produit qui goûte bon aussi ! », relate Kelly Gallego, directrice produit et recherche et développement.

C’est lors d’un voyage au Nicaragua que Pierrich Picard a découvert le kombucha. Inspiré, il a lancé Gutsy en 2017. Suivant les conseils de son amie Mélanie Marois, naturopathe et formée en herboristerie, il décide de se démarquer en ajoutant des teintures mères de plantes médicinales dans ses kombuchas, dont certaines plantes adaptogènes comme la rhodiola ou l’astragale.


PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE

Pierrich Picard, cofondateur de Gutsy

« C’est ainsi que j’ai été mis en contact avec les adaptogènes. C’est en voyant la croissance que connaissent les boissons à base d’adaptogènes aux États-Unis, qui sont presque rendues aussi populaires que le kombucha, qu’on a décidé de lancer une nouvelle boisson », raconte M. Picard.


PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE

Adapt2, nouvelle boisson à base de plantes adaptogènes fermentées par Gutsy

Gutsy espère encore se démarquer avec Adapt2, « le premier produit fait à partir de plantes adaptogènes fermentées, ce qui le rend unique, car la fermentation augmente la biodisponibilité des phytonutriments », avance son fondateur. L’entreprise utilise le même scoby (mère de kombucha) servant à fermenter le thé noir pour ses kombuchas, mais cette fois, pour fermenter le maca, l’ashwagandha et le basilic sacré, les trois plantes adaptogènes qui se retrouvent dans les deux parfums lancés sur le marché au printemps dernier.

Pas une panacée

Mais attention : ces produits demeurent, justement, des… produits. Même s’ils présentent un aspect « santé » ou « bien-être », ils ne sont ni des médicaments ni des produits de santé naturels, mais entrent plutôt dans la catégorie des aliments fonctionnels.


PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE

Gutsy veut d’abord proposer avec Adapt2 une solution de rechange santé aux boissons sucrées.

Pierre Haddad est professeur associé au département de pharmacologie et physiologie de l’Université de Montréal. Au fil de sa carrière, il s’est intéressé de près aux plantes médicinales, et a notamment mis sur pied un groupe de recherche pour le traitement du diabète de type 2 chez les populations autochtones en encourageant l’usage de leur médecine traditionnelle.

S’il juge intéressante l’idée d’intégrer des extraits de plantes adaptogènes à des boissons ou à des aliments, ces produits profitent selon lui d’un certain « flou réglementaire », puisqu’ils n’entrent pas dans la catégorie des produits de santé naturels. Ces derniers, régis par Santé Canada, doivent détenir un numéro de produit naturel (NPN) pour se retrouver sur les tablettes.

« Ça peut être mêlant pour le consommateur. Ce qui est important, c’est que les entreprises qui commercialisent ces produits ne peuvent pas faire d’allégations santé », ajoute le pharmacologue, qui est également président de la Société canadienne de recherche sur les produits de santé naturels.

Mélanie Marois a aidé Gutsy à créer les nouveaux Adapt2. Pour la naturopathe, il ne fait pas de doute que les plantes adaptogènes peuvent avoir des effets bénéfiques. « Cela dit, on ne parle pas ici d’une dose thérapeutique, comme je prescrirais en consultation ; ce n’est pas parce que tu bois un verre d’Adapt2 que tout à coup tu vas te sentir mieux. L’idée est plutôt de proposer une boisson qui goûte bon, qui contient moins de sucre, et qui a quand même des effets positifs sur la santé. C’est sûr que c’est mieux qu’une boisson gazeuse ! »

« Rise Botanicals n’est pas un médicament, fait écho M. Kalbarczyk, c’est juste une boisson qui a certains bienfaits, oui, mais on ne sacrifie pas le goût sur l’autel du bien-être… On veut que les gens le consomment parce qu’ils trouvent ça bon ! »


PHOTO ALAIN ROBERGE, ARCHIVES LA PRESSE

Le basilic sacré est une plante adaptogène qui a fait l’objet de nombreuses études.

Des bénéfices réels ?

Nul doute, il y a pour les entreprises un intérêt commercial indéniable à proposer des produits intégrant des plantes adaptogènes. Mais qu’en dit la science, exactement ?

Même si les plantes désignées aujourd’hui comme adaptogènes ont été utilisées depuis des siècles dans les médecines traditionnelles chinoise, tibétaine ou ayurvédique pour traiter divers maux, le terme, lui, a été utilisé pour la première fois dans les années 1940 par un scientifique soviétique nommé Nikolai Lazarev afin de décrire des plantes et herbes qui peuvent « améliorer de façon non spécifique le corps humain ».

Le concept s’est raffiné au fil du temps et des recherches. Il est aujourd’hui généralement admis qu’un adaptogène aide le corps à s’adapter à divers facteurs environnementaux — comme le stress — et à éviter les dommages que ces derniers pourraient causer. Ils aident aussi le corps à conserver ou à retrouver l’homéostasie, c’est-à-dire l’équilibre.


PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE

Le reishi est souvent appelé « champignon de l’immortalité ».

« Les plantes adaptogènes sont un concept très intéressant. C’est un champ de recherche qui est encore jeune, mais il y a beaucoup de recherche qui se fait actuellement. La science commence à comprendre de mieux en mieux leur fonctionnement, mais il y a encore du chemin à faire », remarque Pierre Haddad, professeur associé au département de pharmacologie et physiologie de l’Université de Montréal.

Certains des adaptogènes les plus connus et utilisés comme l’ashwagandha, le basilic sacré ou le champignon reishi ont fait l’objet d’études scientifiques qui ose sont révélé bénéfiques dans plusieurs cas. Attention : on parle d’extraits concentrés d’adaptogènes, souvent pris sous forme de capsules, et non de consommation récréative d’aliments contenant des plantes adaptogènes.

Ainsi, une étude clinique randomisée à double insu et contrôlée par placebo, réalisée en 2019 par une équipe de chercheurs indiens, a conclu que la prise deux fois par jour d’extraits hautement concentrés d’ashwagandha, une herbe médicinale utilisée depuis des millénaires en Inde, avait des effets bénéfiques sur la réduction du stress et du taux de cortisol (souvent appelée « l’hormone du stress ») et sur l’amélioration du sommeil.

En 2016, des chercheurs de la RITM University à Melbourne ont conclu, après l’analyse de 24 études consacrées au basilic sacré, que la plante pouvait aider « à normaliser le glucose, la pression sanguine et les profils lipides, et à traiter le stress psychologique et immunologique ».

Des approches nouvelles


PHOTO AZAY PHOTOGRAPHY, GETTY IMAGES/ISTOCKPHOTO

L’ashwagandha est utilisé depuis des millénaires en Inde.

Dans le cadre de sa pratique, la naturopathe Mélanie Marois dit avoir observé de près le pouvoir des adaptogènes. « Je travaille avec ces plantes sur une base journalière. J’ai vu des histoires incroyables avec l’ashwagandha sur des gens qui vivaient beaucoup d’anxiété, des problèmes de sommeil, de tension, d’humeur. C’est ça qui est intéressant avec les plantes adaptogènes : elles augmentent nos capacités d’adaptation de façon non spécifique et ont un effet normalisateur, tout en causant un minimum de variation dans nos fonctions biologiques. »


PHOTO FOURNIE PAR MÉLANIE MAROIS

La naturopathe Mélanie Marois

Le stress va toujours être là, mais c’est notre façon d’y réagir — et notre qualité de vie — qui va être améliorée grâce aux plantes adaptogènes.

Mélanie Marois, naturopathe

Cela dit, même si la science reconnaît de plus en plus les effets bénéfiques des adaptogènes pour des affections comme l’inflammation chronique, l’anxiété ou encore les problèmes de sommeil, « leurs mécanismes sont encore mal compris », remarque Pierre Haddad.

L’effet combiné de ces divers plantes et champignons reste aussi à explorer, comme l’expriment les auteurs de cette étude consacrée à l’évolution du concept des adaptogènes d’hier à aujourd’hui, parue en 2020 : « Le traitement du stress et des maladies causées par le vieillissement demande des approches nouvelles. Certaines combinaisons de plantes adaptogènes procurent des effets uniques, grâce à leurs interactions synergiques dans les organismes, impossibles à obtenir avec un seul ingrédient. »

Une avenue d’autant plus intéressante que la médecine moderne peine à trouver comment soigner efficacement certaines maladies ou le stress chronique, remarque M. Haddad. Comme les plantes adaptogènes agissent à la fois sur les systèmes endocrinien, immunitaire et nerveux, elles peuvent aider les gens à retrouver l’équilibre.

« Cette idée de l’équilibre est très présente dans les médecines traditionnelles ; le yin et le yang en médecine chinoise, par exemple. En médecine moderne, on a pris une approche beaucoup plus symptomatique. On le fait très bien à plusieurs égards, mais lorsqu’il est question de maladies chroniques, on essaie de mettre des pansements sur des bobos, plutôt que de traiter la cause plus profonde. Même si on est à l’ère des nanotechnologies et des transplantations de cellules modifiées, la médecine moderne a à apprendre des médecines traditionnelles ! »

En savoir plus

  • 19,2 milliards de dollars américains
    Valeur estimée du marché des plantes adaptogènes d’ici 2027. Ce dernier valait 9,8 milliards en 2019

    Statistics MRC, octobre 2020

    64 %
    des Canadiens sont plus conscients de l’impact de leur alimentation sur leur santé depuis le début de la pandémie

    The Future of Food : a Canadian perspective, Deloitte 2021

  • 9,5 %
    Croissance prévue du marché des aliments fonctionnels entre 2022 et 2028

    Grand View Research

    9,2 %
    Croissance prévue du marché des boissons adaptogènes entre 2021 et 2026, pour une valeur estimée du marché qui atteindra plus de 3 milliards de dollars américains en 2026

    Market Research Store, juin 2022

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