Bavarian Nordic, seul labo qui a un vaccin contre la variole du singe

Bavarian Nordic, seul labo qui a un vaccin contre la variole du singe

Pendant près de vingt ans, une entreprise de Copenhague a travaillé sur un vaccin que seuls six gouvernements ont acheté. Depuis quelques semaines, les commandes affluent du monde entier et elle envisage de travailler 24h/24, 7 jours sur 7, pour répondre à la demande.

Bavarian Nordic est le seul fournisseur d’un vaccin agréé contre la variole du singe au monde.

Cette maladie a récemment été qualifiée d’urgence sanitaire mondiale par l’Organisation mondiale de la santé. C’est la première fois, depuis le début de la pandémie de Covid-19, que l’OMS a employé ces termes. [Fin juillet], plus de 18 000 cas de monkeypox ont été recensés dans le monde.

Depuis quelques semaines, l’entreprise se bat pour augmenter sa production. Elle a reporté la fabrication d’autres vaccins et réalloué des stocks pour livrer autant de nouveaux pays que possible. Mais ses efforts restent insuffisants pour répondre à la demande, poussant certaines autorités sanitaires à ne proposer qu’une dose du vaccin qui en nécessite deux.

« C’était comme courir sur des sables mouvants », raconte le PDG, Paul Chaplin.

Le vaccin, appelé Jynneos aux Etats-Unis, n’a pas été créé pour lutter contre la variole du singe, une maladie peu commune en dehors de certaines parties d’Afrique centrale et de l’Ouest. Il a été développé, avec l’aide financière du gouvernement américain, contre une menace théorique : une réintroduction volontaire ou accidentelle de la variole.

La variole est une des maladies les plus mortelles de l’histoire de l’humanité. Elle a été éradiquée il y a quarante ans grâce à une longue campagne de vaccination. Le virus est conservé dans des sites ultra-sécurisés à des fins de recherche et il existe une technique pour la recréer en laboratoire. Redoutant un retour accidentel ou délibéré de la maladie, quelques pays ont fait des stocks de vaccins comme Jynneos pour l’endiguer.

Ils étaient six à avoir commandé du Jynneos avant l’épidémie de monkeypox. Et, selon M. Chaplin, seuls les Etats-Unis et le Canada avaient constitué des stocks significatifs.

Depuis le début de l’épidémie de variole du singe, son entreprise a revu ses perspectives financières à six reprises. Son chiffre d’affaires annuel devrait atteindre 2,7 à 2,9 milliards de couronnes danoises (380 millions de dollars), soit plus du double prévu. Alors qu’elle avait anticipé entre 1,1 et 1,3 milliard de pertes, elle devrait être à l’équilibre cette année. Le prix de son action a pratiquement triplé depuis mai.

Avant l’épidémie, Baravian Nordic répondait à une demande irrégulière en fabriquant des lots de Jynneos à la demande et non de manière continue. La production de vaccin est complexe : Jynneos repose sur un virus actif qui doit être cultivé dans des cellules vivantes.

Il y a des vaccins contre la variole plus anciens, mais les gouvernements n’y ont recours que rarement en raison de la gravité de leurs effets secondaires. Et les autres laboratoires sont loin d’aboutir à un vaccin alternatif. Moderna a lancé des recherches exploratoires sur un potentiel vaccin contre la variole du singe, mais son développement, en partant de zéro et en suivant un calendrier normal, prendrait des années.

Lorsqu’il a découvert les premiers cas de monkeypox dans le pays mi-mai, le gouvernement britannique a dévalisé l’entreprise, achetant des dizaines de milliers de doses. « Comme beaucoup, on ne réalisait pas l’ampleur que cela allait prendre, confie M. Chaplin. On a écoulé la première partie de notre inventaire sans savoir ce qui nous attendait. »

A mesure que le virus s’est propagé sur la planète, de nouveaux gouvernements ont fait appel à Bavarian Nordic.

Le labo disposait de 1,4 million de doses commandées par les Etats-Unis en 2020 mais toujours stockées au Danemark. Environ 300 000 ont été envoyées outre-Atlantique, en juin et début juillet. Les autres, ayant été produites sur un site qui n’avait pas été approuvé par la FDA, l’autorité sanitaire américaine, n’ont pu être expédiées.

Les Etats-Unis ont autorisé l’entreprise à les envoyer à d’autres pays pour répondre à leurs besoins immédiats. Bavarian Nordic a également rempli de nouveaux flacons avec des réserves de vaccin dont elle disposait, selon un procédé de remplissage appelé « fill and finish », qui peut prendre des semaines.

La plupart des commandes sont confidentielles. L’entreprise indique seulement que des doses sont expédiées dans des pays d’Europe, du Moyen Orient, d’Asie et d’Amérique. Selon M. Chaplin, l’usine de Bavarian Nordic peut produire 30 millions de doses par an, mais l’entreprise essaie désormais d’augmenter cette capacité en passant, notamment, à une production 24h/24.

La FDA a inspecté le site danois début juillet et donné son feu vert fin juillet. Les Etats-Unis aussi ont commandé des millions de doses supplémentaires, qui seront livrées jusqu’à début 2023. Une partie sera finalisée chez un sous-traitant américain.

[Fin juillet,] la Maison-Blanche a indiqué à des scientifiques, réunis à huis clos, compter recevoir 6,9 millions de doses de Jynneos, qu’elle avait commandées, d’ici mi-2023, selon deux participants. A cette occasion, il a été dit que les Etats-Unis avaient administré plus de 300 000 doses.

Combien de personnes, à risque, bénéficieraient d’une vaccination ? Difficile à dire. Selon Tim Nguyen, chef d’unité de la préparation aux événements à fort impact à l’OMS, de premières estimations placent le besoin mondial en vaccin entre 5 et 10 millions de doses.

Créé en 1994, Bavarian Nordic voulait développer un traitement contre le cancer du pancréas issu de travaux de recherche de l’Université technique de Munich. Sans succès. Le laboratoire a percé dix ans plus tard, lorsque le gouvernement américain a accepté de cofinancer un de ses projets secondaires : le développement d’un vaccin antivariolique plus sûr.

La vaccination a été déterminante pour éradiquer la variole en 1980, seul exemple d’éradication d’une maladie grâce à une campagne de santé publique. Mais, parce qu’ils étaient produits à partir d’un virus lié à la variole qui pouvait lui-même entraîner des infections graves, les vaccins utilisés alors s’accompagnaient d’effets secondaires sérieux, en particulier chez les immunodéficients.

Bavarian Nordic s’appuie sur une version affaiblie du virus qui ne peut pas se reproduire, rendant son vaccin plus sûr. Fin 2006, après des essais à mi-parcours concluants pour son vaccin antivariolique, l’entreprise est devenue une des premières à être financées par Project BioShield, une initiative américaine de défense contre les menaces biologiques, chimiques, radiologiques et nucléaires lancée après les attentats du 11-Septembre et des attaques à l’anthrax qui ont suivi.

La FDA a approuvé Jynneos en 2019, Bavarian Nordic ayant démontré que son vaccin déclenchait une meilleure réponse immunitaire que les sérums antérieurs chez des militaires qui devaient toujours être vaccinés contre la variole, étant exposés à des risques d’attaque biologique. Il a alors aussi été approuvé contre la variole du singe, des études précliniques sur animaux ayant montré son efficacité dans ce cas.

Si les chercheurs pensent que la vaccination antivariolique protège aussi contre monkeypox, il n’y a, à date, pas d’étude clinique qui prouve que Jynneos empêche son apparition chez l’homme.

La monkeypox ne figurait pas dans les premiers projets de développement du Jynneos, explique M. Chaplin. Mais, voyant la préoccupation grandir en Afrique centrale et de l’Ouest, Bavarian Nordic s’est dit que son vaccin avait du potentiel pour les voyageurs.

« Le développement de Jynneos représente une bonne partie de ma carrière, dit M. Chaplin, entré chez Bavarian Nordic en 1999 et devenu son DG quinze ans plus tard. Jusqu’à peu, la plupart des gens ne savaient pas qu’il existait. »

—Liz Essley Whyte a contribué à cet article.

Traduit à partir de la version originale en anglais par Paul Julhiet

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