« cette maladie va devenir la syphilis du 21ème siècle »

« cette maladie va devenir la syphilis du 21ème siècle »

Paris, France — Face à la multiplication des cas de variole du singe, la France accélère sa campagne de vaccination. Après des débuts poussifs, le ministre de la santé, François Braun, a annoncé la mise à disposition de 42 000 doses de vaccins. En parallèle, les étudiants de médecine pourront prêter main forte dans les centres de vaccination. Alors que l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a qualifié l’épidémie d’urgence sanitaire mondiale, les moyens déployés sont-ils à la hauteur de la situation ?



Dr Benjamin Davido

Pour le Dr Benjamin Davido, infectiologue à l’hôpital Raymond-Poincaré (AP-HP, Garches), les risques liés à cette maladie sont trop minimisés et les mesures déclenchées ne sont pas appropriées, alors que les outils pour contrôler l’épidémie sont disponibles. Selon lui, il faut rester vigilant face à cette épidémie de variole du singe qui semble différente de ce qui s’observe de manière sporadique dans les foyers habituels en Afrique centrale et en Afrique de l’Ouest.

Medscape édition française : Que pensez-vous de la campagne de vaccination contre la variole du singe menée actuellement en France ?

Dr Benjamin Davido: Elle n’est pas assez ambitieuse et je reste surpris par le manque d’objectif concret et précis. On minimise les répercussions de la maladie et on reste dans l’expectative. On estime que l’incendie n’est pas assez important et visible pour frapper fort. Il aurait fallu être plus réactif et monter en puissance dès le début. En France, comme dans d’autres pays touchés par cette épidémie, on est encore malheureusement dans une phase d’observation et on se rassure en se disant que cela ne serait pas de chance si ça devenait une pandémie. La situation est quand même inédite: la maladie est connue depuis longtemps, la population cible est identifiée et un vaccin est d’emblée disponible. On dispose donc de tous les outils et de l’expérience acquise avec le Covid-19 mais, malgré cela, on préfère attendre et y aller progressivement. Il est clair que les risques d’échouer après un début de campagne de vaccination raté ont été sous-estimés.

Quels sont justement les risques, selon vous ? Faut-il d’ores et déjà s’inquiéter de l’évolution de l’épidémie ?

Dr Davido: La situation est effectivement inquiétante. Personnellement, je suis convaincu que cette maladie va devenir la syphilis du 21ème siècle. Même si le risque est faible, il n’est pas impossible qu’elle soit à l’origine d’une nouvelle pandémie. Pour l’instant, elle se cantonne aux populations à risque, majoritairement les hommes ayant des relations sexuelles avec d’autres hommes et multipartenaires, soit une population en France évaluée à 300 000 individus. Pour autant, il ne faut pas minimiser le risque pour les hétérosexuels et rappelons que la maladie peut également se transmettre par simple contact et par gouttelettes respiratoires au sein du même foyer. Depuis peu, il y a des cas de femmes et d’enfants infectés. Si la variole devient une maladie « de l’environnement », en plus d’être une infection sexuellement transmissible, alors l’épidémie peut se propager à l’ensemble de la population. Les scientifiques sont aussi inquiets d’un passage à l’animal avec la multiplication des cas. La maladie deviendrait endémique, comme en Afrique, où les rongeurs sont le principal réservoir du virus.

 

Même si le risque est faible, il n’est pas impossible qu’elle soit à l’origine d’une nouvelle pandémie.

 

Que sait-on de la dynamique de cette épidémie ? Quelles sont les pistes pour améliorer de manière efficace la situation ?

Dr Davido: Dans les pays africains touchés, mais aussi aux Etats-Unis en 2003, lors d’une succession de cas de variole du singe, on a pu constater que l’épidémie peut être contrôlée une fois que les cas sont circonscrits. Si le vaccin contre la variole atteint ses objectifs, on peut espérer éviter de nouvelles vagues épidémiques. Mais, il faut pour cela se donner les moyens. L’élargissement début juillet de la vaccination aux populations les plus à risque a été une bonne décision. On a bien vu que la vaccination en anneaux focalisée sur les cas contacts ne fonctionne pas avec la variole du singe. Le problème actuel est que cette vaccination est restreinte quasi exclusivement au secteur hospitalier. On refait les mêmes erreurs qu’au début de l’épidémie de Covid-19. L’infrastructure mise en place pour cette vaccination est insuffisante. Il faudrait faire participer les médecins, les ambulanciers, les pharmaciens… Et aussi simplifier les procédures administratives. Après avoir connu la numérisation avec le Covid-19, on se retrouve à nouveau aujourd’hui à remplir des documents en version papier pour chaque personne reçue en centre de vaccination. C’est incompréhensible !

 

On refait les mêmes erreurs qu’au début de l’épidémie de Covid-19. L’infrastructure mise en place pour cette vaccination est insuffisante.

 

Vous soulignez le manque d’objectif avec cette campagne de vaccination. Que faudrait-il viser ?

Dr Davido: Lors de la vaccination contre le Covid-19, la campagne fixait un nombre de personnes à vacciner dans un temps imparti. La démarche exigeait une cadence et un résultat. L’objectif bien qu’ambitieux au premier abord a pourtant été respecté. Actuellement, aucun chiffre, aucune cible n’a été fixé pour la vaccination contre la variole du singe. Il aurait fallu idéalement terminer la campagne de vaccination avant la rentrée pour limiter les contaminations. Or, on est actuellement à seulement 10% des individus de la population cible vaccinés. On évoque une période estivale non favorable. Mais, je rappelle que la vaccination contre le Covid-19 a été renforcée l’année dernière en plein mois d’août. Si la campagne de vaccination contre la variole du singe ne bénéficie pas d’un coup de pouce d’ici la fin de l’été, le risque est de favoriser à la rentrée la transmission du virus au contact de l’environnement du malade lors du brassage des populations qui marque le retour des vacances. Il me parait d’ailleurs essentiel de sensibiliser les médecins généralistes et les former pour les aider à diagnostiquer la maladie afin d’isoler et de vacciner les patients au plus vite.

 

Il aurait fallu idéalement terminer la campagne de vaccination avant la rentrée pour limiter les contaminations.

 

On parle aussi d’allonger le délai de 28 jours prévu entre les deux doses, voire de le supprimer. Peut-on ainsi espérer un meilleur taux de couverture vaccinale ?

Dr Davido: Le Royaume-Uni a fait le choix de donner une dose unique et recommande une deuxième dose en post-exposition. Je ne suis pas sûr que ce soit la meilleure stratégie. Même si les données d’efficacité sont encore limitées, les résultats ne sont pas si satisfaisants après une dose unique. Selon les premières données de l’ANSM, le taux de séroconversion après une dose va de 10 à 56% à J28 chez les sujets sains, alors qu’il est compris entre 77 et 89% deux semaines après la deuxième dose administrée à J28 [1]. La deuxième dose apparait nécessaire, d’autant plus que la mémoire immunitaire semble décliner deux ans après la première injection. Les CDC américains proposent un délai de 35 jours entre les deux doses. C’est un délai qui me semble raisonnable. En reportant ainsi la deuxième dose, on facilite davantage l’administration de la première dose car la seconde tombait souvent en pleine période de congés et on sauve ainsi des doses précieuses. Avec un délai plus long, il y a un risque de relâchement de la part des personnes vaccinées, qui seraient alors tentées de s’affranchir du rappel vaccinal jugé optionnel ou par oubli.

 

Les CDC américains proposent un délai de 35 jours entre les deux doses. C’est un délai qui me semble raisonnable.

 

Les personnes qui ont déjà reçu le vaccin antivariolique sont-elles mieux protégées contre la variole du singe ?

Dr Davido: L’efficacité de ce vaccin contre la variole du singe est imparfaite à très long terme et pour être clair on ne connait pas vraiment le niveau de protection du vaccin de première génération au-delà de 20 ans. Il faut rappeler que 20% des personnes contaminées par la variole du singe avaient été vaccinées contre la variole humaine avant la fin de l’obligation vaccinale [l’obligation de la primo-vaccination antivariolique a été levée en 1979, lorsque la variole a été éradiquée, ndr]. On pouvait espérer que ce vaccin protège au moins contre les formes graves. Or, dans notre service, on observe régulièrement des cas sévères de variole du singe avec des lésions étendues chez les plus de 45 ans par définition vaccinés contre la variole.

 

Il faut rappeler que 20% des personnes contaminées par la variole du singe avaient été vaccinées contre la variole humaine avant la fin de l’obligation vaccinale.

 

En comparaison, peut-on espérer être mieux protégé contre les formes sévères avec le vaccin de troisième génération ?

Dr Davido: Il nous manque encore des données et du recul pour évaluer l’impact du vaccin de troisième génération en vie réelle. Ce vaccin a un meilleur profil de tolérance que les précédents, mais pour le moment, on ne sait pas s’il protège des formes sévères de la variole du singe. Il nous faut aussi mieux comprendre la maladie à l’origine de l’épidémie actuelle, qui semble différente de ce qui est observé dans les foyers habituels en Afrique centrale et en Afrique de l’Ouest. Les lésions observées sont notamment plus discrètes. L’OMS a avancé une efficacité de 85% pour ce vaccin contre l’infection par la variole du singe, mais il faut rester prudent : ce chiffre est basé sur ce qui a été observé en Afrique. La situation épidémique actuelle n’est pas la même. Globalement, il faut se méfier des discours trop optimistes concernant cette nouvelle épidémie.

 

Globalement, il faut se méfier des discours trop optimistes concernant cette nouvelle épidémie.

 

 

Pour en savoir plus sur la variole du singe, consultez notre centre de références dédié.

 

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