Allaitement VS Biberon : pourquoi allaiter divise-t-il autant ?

Allaitement VS Biberon : pourquoi allaiter divise-t-il autant ?

Sur notre page Facebook de discussions privées entre mamans, le débat sur l’allaitement a encore frappé : “Allaiter, non… Je n’ai pas envie d’être une vache à lait !”, “Allaiter, c’est tellement naturel, c’est tellement meilleur pour le bébé…” Généralement, chaque femme a une position sur son envie d’allaiter ou non, et les avis sont généralement assez tranchés entre celles qui le désirent ou celles qui ne le souhaitent pas du tout. Évidemment, il existe de nombreuses femmes qui ne parviennent pas à donner le sein comme elles le souhaiteraient, mais elles le voulaient. Et les différents courants féministes ne font pas exception à la règle, car il existe de vraies dissensions de points de vue. Mais pourquoi le sujet de l’allaitement déchaine-t-il autant les passions ?

L’histoire de l’allaitement en France

Dans son livre Mes seins, mon choix, Anne-Florence Salvetti-Lionne revient sur l’historique de l’allaitement en France, qui en dit beaucoup sur sa place dans notre société actuelle. Ainsi, on apprend que jusqu’à la fin du 19e siècle, l’allaitement est la norme, que cela soit via la mère ou via une nourrice, et ce, jusqu’aux 2 ou 3 ans de l’enfant en général. Au-delà, on craint que l’enfant ne devienne idiot. “A cette époque, il existe encore peu d’alternatives accessibles et fiables. Cependant, l’allaitement souffre déjà de croyances à son encontre”, détaille l’auteure.

Le colostrum, longtemps mal considéré

En effet, le colostrum, ce premier lait maternel épais et jaune sécrété en fin de grossesse et dans les premiers jours après la naissance est rejeté. “Il s’agit en réalité d’un liquide à la composition riche en protéines et en anticorps”, rappelle l’auteure, “mais son aspect jaunâtre le rend suspect et il est considéré comme impur dans de nombreuses sociétés”. Ainsi, on fait en général téter un enfant plus âgé, une autre femme et même parfois des petits chiens (!) pour stimuler les montées de lait jusqu’à la fin du colostrum et l’arrivée d’un lait plus blanc. “Cette pratique d’éviction du premier lait a duré en France jusqu’aux années 70 environ”, souligne l’auteure. Rappelons que pendant longtemps, le lait maternel était imaginé comme étant “du sang bouilli et blanchi”, peut-on lire. Des scientifiques comme Ambroise Paré ou même Léonard de Vinci estimaient que le sang allait directement de l’utérus aux seins.

La grande époque des nourrices allaitantes

Pendant longtemps, chez les nobles et les Rois, il était courant de faire appel à des nourrices. C’est le début d’une vision triviale de l’allaitement. “L’allaitement parait trop animal pour qu’une souveraine ou une grande dame puisse d’y soumettre : elles laissent cela aux paysannes”, explique Anne-Florence Salvetti-Lionne. Ainsi, ne pas allaiter devient un marqueur social. Pourtant, certaines tiennent à y recourir elles-même : c’est le cas de Blanche de Castille, mère de Saint-Louis, à la cour de France. Une rare exception : Anne d’Autriche, épouse de Louis XVI en a été interdite. Mais plus tard, au 18e siècle, même les plus pauvres avaient recours aux nourrices, afin de pouvoir reprendre le travail plus tôt. En 1780, le “bureau des nourrices” détaille que sur 21.000 bébés nés à Paris, 1000 seulement étaient allaités par leur mère, 1000 par une nourrice et les autres envoyés à la campagne chez une nourrice. “Plus on est pauvre, plus on envoie son enfant loin, chez une nourrice moins coûteuse, et moins il a de chance de survie”, décrit-elle.

Les bienfaits du lait maternel

Le recours aux nourrices s’est stoppé plus tardivement en France que chez nos voisins européens, vers le milieu du 20e siècle, contre le début du 19e environ ailleurs. Cela s’explique par diverses raisons, dont le fait que les campagnes étaient surpeuplées, et donc, les femmes vendaient leur lait à très bas prix. “Cette époque d’industrie nourricière a laissé des traces : en France, les endroits où l’on allaite le moins sont les régions qui étaient jadis les plus fécondes en nourrices allaitantes”, souligne l’auteure.

Selon Marc-Pilliot, président de la Coordination française pour l’allaitement maternel, nous avons en France “une culture du non-allaitement et de la séparation depuis des siècles”. Dans un même temps, nos voisins commencent à découvrir certains bienfaits de l’allaitement par la mère comme la création du lien avec l’enfant, le réconfort. Dans l’Hexagone aussi, dès 1875, Madelein Brès, première femme française docteure en médecin, soutient sa thèse qui détaille la composition du lait maternel, qui se modifie pour s’adapter aux besoin de l’enfant. “Dans l’inconscient collectif Français jusqu’au 20e siècle, l’allaitement (par une nourrice) peut entrainer la mort, et le biberon (donné par la mère) permet la vie. Nous sommes le seul pays au monde à avoir vécu cette expérience”, explique-t-il.

Les débuts du biberon stérile et du lait infantile

Fin 19e, début du 20e, arrivent ensuite le lait pasteurisé et les biberons stérilisés, loin des premières tentatives de biberons qui ont cause la mort de nombreux bébés par manque d’hygiène. Avec eux apparaissent également pour la première fois des règles sur le rythme des biberons, la quantité de lait à donner, comment stériliser le matériel… alors que jusque-là, on donnait du lait à l’enfant quand il en réclamait. Les médecins estiment qu’il faut également encadrer l’allaitement maternel et conseiller les mères sur la manière de prendre soin de leurs seins. Avec la première Guerre mondiale, les femmes sont de plus en plus missionnées pour aller travailler, le temps manque, la transmission entre femmes est plus rare.

L’allaitement, perçu comme une aliénation de la femme

C’est dans les années 50 que l’idée d’aliénation de la femme à son rôle de mère éclot véritablement, en opposition à l’image de la famille laissée par le gouvernement de Vichy. La politique nataliste installe des récompenses comme la Médaille de la famille pour les familles nombreuses ; c’est aussi à cette période qu’est instaurée la Fête des mères (1926). Dans ce contexte, “les féministes rejettent cette image avilissante de la mère, mère sacrificielle, mère madone dévouée à ses enfants, la maternité est vue comme un esclavage, et elles se concentrent au contraire sur les moyens de contrôler les naissances  le droit à la contraception et à l’avortement“, indique l’auteure. Ne pas allaiter représente alors un moyen de garder de l’indépendance, alors que l’allaitement astreint les femmes à rester à la maison. Avec la révolution sexuelle, le sein, jusque-là nourricier, prend alors une autre symbolique aussi, plus érotique. Mais cette mouvance, notamment portée par Simone de Beauvoir, qui dépeint un tableau noir de l’allaitement dans le Deuxième Sexe, fait face à une autre perception féministe de l’allaitement : celle qui voit dans le fait d’allaiter un moyen de s’approprier son corps et le rendre puissant.

Allaiter ou comment révéler la puissance du corps féminin

Le féminisme pro-allaitement a eu ses premières heures à la fin du 19e / début du 20e siècle. “On parlait alors de ‘devoir maternel’, expression qui n’était alors pas péjorative”, apprend-on. “Les féministes militent pour le droit des femmes allaitantes. La révolution de 1848 permet de premiers aménagements du temps de travail, et la création d’une aide publique aux femmes allaitantes”. Puis d’autres mesures sont prises comme l’heure d’allaitement au travail (1917) ou l’allocation allaitement de 12 mois (1919).

Dans les années 70, l’allaitement connait également un grand regain, avec les débuts de la prise de conscience écologique. “Vivre plus librement et de façon plus authentique passe donc également par l’allaitement”, lit-on dans l’ouvrage Mes seins, mon choix. Plus que de souhaiter réduire la différence entre les sexes, un nouveau courant féministe souhaite revaloriser le féminin, et cela passe donc par l’allaitement. Cependant, les savoirs pour allaiter, transmis entre les générations se sont perdus avec l’avènement du biberon et l’encadrement médical de l’allaitement maternel. Ce sont d’abord les femmes des milieux favorisés qui vont prôner ce retour à l’allaitement. La Leche League France est ainsi créée en 1979. Les chercheurs commencent à s’intéresser au lait maternel. Au début des années 90, en s’appuyant sur ces différentes recherches, l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) fait la promotion de l’allaitement au niveau international.

Allaitement au sein ou biberon : c’est votre choix !

Ce rappel historique témoigne à quel point l’allaitement est une question sensible et éminemment politique et économique. Plus récemment, c’est la question de l’allaitement dans l’espace public qui fait débat, avec plusieurs faits divers qui impliquent des mères invitées à se cacher pour allaiter. Ce qu’il faut retenir de toutes ces réflexions au cours des siècles autour de l’allaitement, c’est que personne ne peut vous juger. Nourrir votre enfant est une obligation des parents, mais c’est aussi un choix de le faire comme bon vous semble.

Aujourd’hui, la France reste l’un des pays où l’on allaite le moins, sans doute de par son histoire. Vous n’avez pas à culpabiliser si vous préférez donner le biberon ou si votre désir d’allaitement n’a pas pu être mené à bien. Les laits infantiles sont aujourd’hui très contrôlés et leur composition est mise au point pour ressembler au plus près au lait maternel. Si vous faites le choix d’allaiter, c’est aussi une grande aventure qui vous attend, avec ses hauts et ses bas. “Allaiter, c’est nourrir, réconforter, rassurer, câliner, souffrir parfois. Mais c’est aussi une histoire de plaisir et de bien-être pour la mère, lorsque cela se déroule. Cette notion est bien trop souvent passée sous silence”, estime l’auteure.

En 2010, la politicienne Clémentine Autain invite ainsi, dans une tribune pour Libération, à “être ni pour ni contre l’allaitement, mais pour que chaque mère ait la possibilité de décider en fonction de ce qu’elle ressent, loin des pressions dogmatiques de l’allaitement mais aussi des lobbies de l’industrie laitière ou encore des fantasmes masculins d’appropriation des seins féminins aux fins de leur propre satisfaction érotique”. En résumé, de quoi disposer de son corps librement : un point sur lequel tout le monde devrait être d’accord, non ?

Leave a Comment

Your email address will not be published.